Assemblée Mondiale Amazighe

L’Union européenne a-t-elle des responsabilités dans les récents événements tragiques de Ceuta et Melilla ?

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Excellences,

  • Mme. Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne
  • M. António Costa, président du Conseil européen
  • M. Micheál Martin, Premier ministre irlandais, et président du Conseil de l’Union européenne (UE)
  • Mme. Roberta Metsola, présidente du Parlement européen
  • Mme. Kaja Kallas, Haut représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité et Vice-président de la Commission européenne
  • & Mesdames et Messieurs Eurodéputé-e-s du Parlement Européen,

Objet : L’Union européenne a-t-elle des responsabilités dans les récents événements tragiques de Ceuta et Melilla ?

Excellences,

Les tragiques événements liés à l’émigration massive de jeunes Marocains vers les présides de Ceuta et Melilla, qui se sont malheureusement soldés par la mort de 72 personnes migrantes, selon les chiffres communiqués par les autorités locales, parmi lesquelles figure tristement une jeune footballeuse tétouanaise, feue Faten Ben Omar El Azizi, ont carrément gâché vos vacances d’été et engendré des querelles diplomatiques au sein de vos pays de l’Union européenne, notamment entre l’Espagne et l’Italie. De plus, ils vous ont obligés à convoquer vos ministres de l’Intérieur afin d’évaluer cette situation inédite et d’y apporter une réponse, après l’entrée illégale de plus de 60 000 personnes !

Qui est responsable de cette inattendue attaque contre la frontière européenne et l’espace Schengen ? Le président du gouvernement espagnol accuse des « mafias » qui seraient à l’origine de la rumeur faisant état d’une ouverture des frontières, véhiculée à travers les réseaux sociaux. En revanche, tout le monde pointe du doigt les autorités marocaines, qui ne se seraient pas mobilisées en amont pour stopper cette marée humaine en direction des deux présides espagnols au nord du Maroc.

Moi-même, à mon retour de Rabat vers Melilla pour passer mes vacances à la superbe plage de Bokana, en arrivant à minuit le jeudi dernier, 30 juillet, je me suis retrouvé au milieu de ces jeunes aventuriers et devant une voiture qu’ils venaient de renverser et de brûler. Cependant, en faisant rapidement demi-tour avec mon 4×4, j’ai eu l’immense chance que ces jeunes désespérés et déracinés ne me lancent pas de pierres, comme ils l’ont malheureusement fait contre les voitures d’émigrés rentrant au pays.

Même si les autorités espagnoles ont affirmé que plus de 50 000 d’entre eux étaient déjà rentrés au Maroc, la tension reste vive et vos réactions au sein de l’Union européenne face à ces images inoubliables et choquantes de cette crise migratoire, dont celle d’une personne transportant sur son dos sa propre mère pour émigrer avec elle, ont fait la une de la presse internationale !

Honorables représentants de l’Union européenne,

À cause de ces événements dramatiques, j’ai pensé qu’il serait judicieux de vous interpeller de nouveau et d’insister pour vous rappeler mes différentes correspondances, que vous passez obstinément sous silence.

Que diriez-vous si je qualifiais l’Union européenne de complice notoire, avec les autorités marocaines, de ces drames migratoires ? Oui, certains de vos gouvernements sont bel et bien complices, et je vais tenter de vous l’expliquer de nouveau.

Sachez que ces 60 000 personnes qui ont réussi à passer en territoire européen ne représentent qu’un cinquième des 300 000 élèves marocains qui abandonnent leur école chaque année, et une infime proportion des 4,5 millions de jeunes Marocains dépourvus de scolarité et de formation professionnelle !

En effet, la Banque européenne d’investissement (BEI) et votre Union européenne avaient débloqué un budget de 102,5 millions d’euros, auquel s’ajoute celui de l’Agence française de développement (AFD), d’un montant de 134,7 millions d’euros, ainsi que les contributions d’autres gouvernements de l’UE, en faveur du soutien à la réforme de l’éducation prévue par la « Feuille de route 2022-2026 » du ministère marocain de l’Éducation nationale, dans le but de généraliser l’enseignement préscolaire et de lutter contre les abandons scolaires.

Par conséquent, il est légitime d’attendre que vos précieuses aides, arrachées aux sacrifices et aux impôts de vos citoyens des différents États européens en ces temps difficiles d’austérité et de guerre en Ukraine, soient utilisées à bon escient pour lutter contre ce fléau de l’échec et de l’abandon scolaires et pour améliorer le rendement de l’école marocaine, de la même manière que les aides accordées pour l’alphabétisation des adultes.

Malheureusement, ces nobles objectifs ne sont jamais atteints pour la simple raison que les autorités éducatives du Royaume du Maroc continuent de ne pas respecter les recommandations de l’UNESCO en ce qui concerne l’importance d’intégrer la langue maternelle au sein de l’école, y compris dans les campagnes d’alphabétisation des adultes [1].

À propos de cette question éducative, nous ne cessons d’interpeller et de dénoncer les autorités marocaines concernant le choix inadéquat de la langue d’enseignement, sans jamais recevoir de réponse de leur part [2].

La Banque mondiale, à son tour, ne cesse d’alerter le Maroc sur l’ampleur et le caractère préoccupant de l’échec scolaire [3]. Ses derniers rapports indiquent que les deux tiers des élèves qui terminent leur cycle primaire ne savent pas lire ni écrire correctement dans les langues d’enseignement — l’arabe classique et le français. Cela ne nous a pas empêchés de vous alerter maintes fois [4], ainsi que le président français [5] et sa ministre de l’Éducation nationale, sur les raisons de l’exclusion de l’enseignement de la langue officielle amazighe et maternelle aux enfants des citoyens marocains résidant à l’étranger, en juin 2022 [6], dont le nombre commence à dépasser les 6 millions de personnes.

En tant qu’ONG internationale de défense des droits des Amazighs, nous avons pris l’initiative d’interpeller quelques-unes de vos ambassades européennes accréditées à Rabat, en commençant par celle de l’Union européenne [7], puis celles de l’Espagne [8], de la Belgique [9], de l’Allemagne, des Pays-Bas, de la France — bien sûr — [10], qui comptent d’importantes communautés marocaines, dont l’écrasante majorité est d’origine amazighe (berbère).

Ces différentes correspondances, déposées au bureau d’ordre des délégations diplomatiques susmentionnées, reprenaient nos légitimes demandes de respect de nos droits linguistiques et culturels en tant qu’Amazighs. Nous y signalions que, du fait que la loi organique n° 26.16, concernant la mise en œuvre du caractère officiel de la langue amazighe, est entrée officiellement en vigueur après avoir été adoptée à l’unanimité par les deux chambres du Parlement et publiée au Bulletin officiel sous le n° 6816, le 26 septembre 2019 [11], nous vous priions de ne pas oublier d’inclure la langue amazighe dans tous les programmes éducatifs et conventions bilatérales, et plus particulièrement au sein des accords bilatéraux avec le Royaume du Maroc concernant les « Enseignements de langue et de culture d’origine (ELCO) ».

Sans oublier son intégration au sein de vos centres scolaires et/ou instituts qui se trouvent dans la capitale, Rabat, ou dans d’autres villes marocaines, au sein des ONG collaboratrices et, surtout, dans les programmes d’alphabétisation des adultes et les programmes de développement destinés aux femmes rurales, sans oublier également de penser à organiser des activités sociales, culturelles, artistiques et académiques au sein de vos centres culturels en faveur de la promotion et de la connaissance de la culture et des civilisations amazighes.

Nous vous demandons également de respecter l’identité historique de toute l’Afrique du Nord en évitant l’appellation discriminatoire de « Maghreb arabe », qui blesse profondément les sentiments, la sensibilité, l’identité et la fierté de millions de vos propres concitoyens originaires d’« Afrique du Nord » ou de « Tamazgha ».

Ce qui nous énerve profondément, c’est que certains de vos gouvernements agissent comme si le Maroc n’avait pas adopté sa réforme constitutionnelle à la suite du Mouvement du 20 février 2011, et que les derniers accords signés dans le cadre des soi-disant « Hauts Sommets » entre le gouvernement marocain et les gouvernements espagnol, le 4 décembre 2025, et français, le 16 juillet 2026, ainsi que leurs accords bilatéraux dans le domaine éducatif concernant les « enseignants de la langue arabe et de culture marocaine » destinés aux enfants des Marocains résidant en Europe, ne prévoient aucun enseignant de langue amazighe au sein de « vos propres écoles européennes ».

Cette situation s’inscrit désespérément aux antipodes de l’esprit de la nouvelle Constitution marocaine et des dernières recommandations onusiennes, que le ministre Nasser Bourita a passées sous silence [12], et dont l’objectif fondamental est de demander aux autorités marocaines d’œuvrer à intensifier leurs efforts afin de faire en sorte que les Amazighs ne soient pas victimes de discrimination raciale dans l’exercice de leurs droits fondamentaux, notamment en matière d’éducation.

En définitive, du fait que l’avenir de l’Europe est intimement lié à celui de Tamazgha [13], vous êtes, en tant que représentants des États de l’UE et des peuples européens, nécessairement appelés à faire pression sur le gouvernement marocain afin qu’il respecte les droits de l’homme, sa propre Constitution et, plus concrètement, son article 5 concernant la co-officialité de sa langue nationale et autochtone, qu’est la langue amazighe. Par conséquent, il est nécessaire d’intégrer la langue maternelle amazighe dans les programmes éducatifs et les conventions bilatérales avec vos pays, d’autant plus que nous sommes fermement convaincus que vous vous souciez de l’avenir de ce pays nord-africain, qui dispose déjà d’un statut avancé avec l’UE.

Dans l’attente que ma modeste lettre d’interpellation trouve un écho positif auprès de votre attention, veuillez agréer, Excellences, Mesdames et Messieurs les Représentants de l’UE et les Député-e-s européens, l’expression de mes salutations les meilleures.

Rachid RAHA, Président de l’Assemblée Mondiale Amazighe (AMA)

Notes :

[1]-  https://amadalamazigh.press.ma/fr/comment-lunion-europeenne-contribue-a-la-radicalisation-des-jeunes-au-maroc/

[2]- https://amadalamazigh.press.ma/fr/lama-proteste-de-nouveau-contre-lexclusion-de-lenseignement-de-la-langue-amazighe-aux-enfants-des-citoyens-marocains-residant-a-letranger/

[3]- https://amamazigh.org/2023/05/la-banque-mondiale-repond-a-lassemblee-mondiale-amazighe-sur-le-sujet-de-la-sauvegarde-de-lecole-marocaine/

[4]- https://amamazigh.org/2025/04/pourquoi-jinsiste-sur-la-necessite-de-promouvoir-lenseignement-du-tamazight-en-europe/

[5]- https://amadalamazigh.press.ma/fr/comment-la-france-encourage-lislamisme-politique-des-freres-musulmans-sur-son-territoire/

[6]- https://amamazigh.org/2024/08/lama-proteste-de-nouveau-contre-lexclusion-de-lenseignement-de-la-langue-amazighe-aux-enfants-des-citoyens-marocains-residant-a-letranger/

[7]- https://web.facebook.com/Amadalpresse/posts/lambassadeur-de-lunion-europ%C3%A9enne-traduit-sa-plaque-de-signalisation-en-langue-a/2207952772707798/?_rdc=1&_rdr#

[8]- https://amadalamazigh.press.ma/fr/il-y-a-des-maures-sur-la-cote/

https://amamazigh.org/2022/11/la-importancia-de-ensenar-el-idioma-amazigh-en-el-reino-de-espana/

[9]- https://amamazigh.org/2026/03/lettre-ouverte-aux-ministres-des-affaires-etrangeres-des-royaumes-du-maroc-et-de-belgique-sur-limportance-de-lamazighe-au-sein-de-la-diaspora-maroco-belge/

[10]- https://amamazigh.org/2024/03/lettres-des-amazighs-a-lambassadeur-de-france-a-propos-de-lecole-marocaine/

[11]- https://amadalamazigh.press.ma/pdf/26.16.pdf

[12]- https://amadalamazigh.press.ma/fr/lassemblee-mondiale-amazighe-demande-au-ministre-marocain-des-affaires-etrangeres-de-respecter-les-recommandations-onusiennes-concernant-les-droits-des-amazighs/

[13]- https://amamazigh.org/2021/06/lavenir-de-leurope-est-intimement-lie-a-celui-de-tamazgha/

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