Excellences Monsieur Nasser Bourita, Ministre des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger, et Monsieur Maxime Prévot, Vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, des Affaires européennes et du Commerce extérieur du Royaume de Belgique,
Objet : Importance de l’enseignement de la langue amazighe au sein de la diaspora marocaine au Royaume de Belgique et en Europe
Excellences,
Le lundi 2 mars dernier, vous avez tenu une conférence de presse conjointe qui s’inscrit dans la nouvelle dynamique des relations et du partenariat renforcé entre le Royaume du Maroc et le Royaume de Belgique. À cette occasion, vous avez exprimé votre détermination commune à hisser les relations bilatérales entre vos deux pays à un niveau stratégique, fondé sur un dialogue politique approfondi, une coopération économique dynamique et une concertation étroite sur les grands enjeux régionaux et internationaux.
À l’issue de cette conférence de presse – à laquelle j’ai eu l’honneur d’assister en tant que journaliste – vous avez rappelé la solidité des liens historiques unissant les deux royaumes, en soulignant le rôle majeur joué par la diaspora marocaine en Belgique. Cette diaspora, à l’origine d’intenses échanges humains, représente aujourd’hui une communauté importante d’environ 800 000 personnes. Elle constitue un pont humain et culturel entre les deux pays et appelle, à ce titre et comme vous l’avez ressorti, au renforcement d’une coopération multidimensionnelle, notamment dans le domaine sécuritaire face aux menaces communes auxquelles une partie de cette diaspora maroco-belge est confrontée : trafic de drogue, criminalité transnationale, terrorisme et phénomènes de radicalisation islamiste.
Par ailleurs, afin de favoriser une intégration harmonieuse de cette communauté, vous avez également insisté sur la nécessité de préserver son identité culturelle, ses valeurs marocaines authentiques ainsi que sa « sécurité spirituelle ».
À l’image de l’accord dans le domaine éducatif signé lors de la 13ᵉ Réunion de haut niveau entre les royaumes du Maroc et d’Espagne, tenue en décembre dernier, Monsieur le Ministre Bourita semble privilégier exclusivement l’enseignement de la langue arabe par rapport aux programmes éducatifs envisagés. Cette orientation tend malheureusement à marginaliser la langue amazighe (berbère), pourtant consacrée comme langue officielle du Royaume du Maroc depuis la Constitution de 2011, qui la reconnaît comme « patrimoine commun de tous les Marocains sans exception ». Cette reconnaissance constitutionnelle a par ailleurs été consolidée par l’adoption de la loi organique n° 26.16 relative à la mise en œuvre du caractère officiel de la langue amazighe, approuvée par les deux chambres du Parlement marocain en 2019.
Dans ce contexte, permettez-moi de porter à votre connaissance que toute volonté d’assurer une meilleure intégration de cette diaspora risque d’être partiellement compromise si l’on continue d’ignorer l’importance fondamentale de la langue maternelle. En effet, l’écrasante majorité de la communauté marocaine résidant dans les trois régions du Royaume de Belgique – la Flandre, la Wallonie et la Région de Bruxelles-Capitale – est majoritairement d’origine amazighe, et plus particulièrement issue de la région amazighophone du Rif. Pour une grande partie de cette population, la langue maternelle n’est pas l’arabe classique, mais bien la langue amazighe.
À ce propos, permettez-moi de rappeler les propos particulièrement éclairants du linguiste français Alain Bentolila, prononcés lors d’une conférence de la Francophonie en 2019 :
« Les systèmes éducatifs de certains pays, aussi coûteux soient-ils, sont devenus des machines à fabriquer l’illettrisme et l’échec scolaire, car ils n’ont jamais été capables (ou désireux) de résoudre le problème qui les détruit : le choix de la langue d’enseignement. Ils conduisent les élèves à des échecs cruels, car l’école les accueille dans une langue que leurs mères ne leur ont pas enseignée. C’est une violence intolérable pour un enfant, et c’est sur la base solide de sa langue maternelle qu’il aura accès à la lecture et à l’écriture, et que nous pourrons ensuite construire un parcours d’apprentissage ambitieux dans les langues officielles. »
Excellences,
Comme nous l’avons déjà exprimé auprès des députés du Royaume d’Espagne ainsi qu’auprès de plusieurs députés du Parlement européen [1], notre démarche ne vise nullement à exclure ou à remplacer la langue arabe dans le cadre des accords bilatéraux existants. Notre requête consiste simplement à promouvoir l’inclusion de la langue amazighe aux côtés de l’arabe dans les programmes éducatifs relevant de l’« Éducation à la langue et à la culture d’origine » (ELCO), conformément à la directive européenne du 25 juillet 1977, ainsi qu’aux recommandations de l’UNESCO et de la Banque mondiale.
Ces deux institutions internationales soulignent, en effet, que l’enseignement dispensé dans la langue parlée à la maison – c’est-à-dire la langue maternelle – constitue un facteur déterminant pour lutter contre la pauvreté éducative et améliorer la réussite scolaire. Lorsque les enfants commencent leur scolarité dans une langue qu’ils parlent et comprennent, ils apprennent plus efficacement et acquièrent plus facilement d’autres langues.
Dans cette perspective, l’intégration de l’ amazighe dans les programmes éducatifs destinés aux enfants de la diaspora maroco-belge faciliterait non seulement l’apprentissage du français, du néerlandais et de l’arabe, mais favoriserait également leur progression dans d’autres disciplines fondamentales, telles que les mathématiques et les sciences [2].
Une telle approche contribuerait également à renforcer l’intégration de la diaspora maroco-belge au système éducatif et à la société de leur pays d’accueil. Elle permettrait, par ailleurs, de réduire certains facteurs de marginalisation sociale susceptibles d’alimenter des phénomènes préoccupants tels que la criminalité, le trafic de drogue ou les processus de radicalisation.
Il convient également de rappeler que la langue amazighe véhicule, au sein de la société marocaine, des valeurs profondément ancrées de respect, de liberté, d’égalité et de démocratie — des valeurs qui rejoignent pleinement celles défendues par le Royaume de Belgique et par l’Union européenne [3].
Je vous prie d’agréer, Excellences Messieurs les Ministres, l’expression de ma très haute considération.
Signé : Rachid Raha, Président de l’Assemblée Mondiale Amazighe*
Notes :
[3]- https://rachidraha.com/pourquoi-le-royaume-du-maroc-craint-lenseignement-de-la-langue-amazighe/
(*) https://amamazigh.org/2025/12/assemblee-mondiale-amazighe-philosophie-objectifs-et-realisations/






